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Bibliographie

L’industrie au village (Catherine Verna) Essai de micro-histoire (Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles)

L’industrie au village (Catherine Verna)  Essai de micro-histoire (Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles)
Fiche édité par : le 3 janvier 2018

Description:

Présentation de l’éditeur : https://www.lesbelleslettres.com/livre/3368-l-industrie-au-village

Le Moyen Âge n’est pas uniquement le temps des seigneurs et des paysans, ni celui des métiers urbains et de l’artisanat. L’industrie et l’innovation technique ne sont pas exclusivement le champ d’action des marchands banquiers des grandes cités.
Cet ouvrage, fondé sur une enquête au plus près des sources, et qui emprunte ses méthodes à la micro-histoire, restitue une autre réalité et propose un autre modèle économique des campagnes médiévales. Le lieu en est la vallée du Vallespir qui borde le massif du Canigou (Pyrénées-Orientales) et, en particulier, le bourg d’Arles-sur-Tech. Le temps est celui de la fin du Moyen Âge, les XIVe et XVe siècles, quand la Couronne d’Aragon s’étend au nord des Pyrénées.
Des milliers d’actes notariés témoignent encore aujourd’hui de la passion de l’écrit qui traverse cette société de montagne et se concrétise dans les études des notaires des bourgs et des villages. Les affaires s’y nouent, les contrats sont établis, les réussites et les échecs enregistrés.
La vallée du Vallespir est un district industriel, traversé et unifié par des circulations de produits, de capitaux et de savoirs, portées par des entrepreneurs ruraux dont les biographies ont été patiemment reconstituées. Elles permettent d’explorer de façon neuve l’économie des campagnes. Entreprises muletières, teintureries et ateliers de corroyage, mines, forges et fonderies, scieries sont des lieux de travail où se croisent mains-d’oeuvre locales et étrangères, souvent qualifiées et aux horizons lointains. Si les financements de l’industrie peuvent provenir de la ville proche, des membres de la notabilité des bourgs pourvoient activement aux investissements dans des entreprises qui sont souvent détenues par leurs voisins et leurs proches. Ces espaces de travail et d’échanges sont aussi des territoires techniques où se déploient des innovations comme autant d’expériences partagées et simultanées à l’échelle du continent européen et dont témoigne aussi l’industrie au village.

Notre commentaire : cette publication est intéressante par le regard qu’elle porte sur la notion d’industrie, loin de la révolution industrielle. Ce livre participe à une relecture de cette notion (voir l’idée d’industrie invisible”). L’historiographie traditionnelle des médiévistes refusait de parler d’industrie (l’artisanat à la rigueur) : il est temps de revenir sur ces notions et de relire l’histoire de nombre de régions en Europe.

Extrait : Qu’est-ce que l’industrie au Moyen Âge ?

Extrait des pages 18 à 21. les notes présentes en fin de volume ont été ici retirées pour une lecture plus fluide.

Dans son article de 1998 et dès l’introduction, Philippe Braunstein remarque qu’« il est sans doute plus aisé à des historiens du monde contemporain d’admettre qu’avant l’industrie il y avait déjà l’industrie qu’il ne l’est à des médiévistes de reconnaître que l’artisanat, catégorie du travail et des services de proximité, ne saurait rendre compte de tous les niveaux de la production ». Un an plus tard, Philippe Braunstein rappelle utilement aux médiévistes qui auraient encore un doute que le terme d’« artisanat », qui a envahi le secteur de la production non agricole de la médiévistique française, a été forgé relativement tard par les historiens, ceux du XIXe siècle, sûrs de leur industrie, de la force et de l’originalité de leur capacité de production et qui voulaient affirmer la spécificité de leur mode de production . Pourtant, la distinction est claire. L’industrie est capable de livrer une production quantitativement importante, régulière, de qualité constante et reconnue sur le marché, une production qui dépasse le marché local. Draps, lingots de métal, cuirs et autres produits sont munis de leurs marques, autant de signes qui en assurent la reconnaissance. C’est l’ampleur et la qualité du marché (dans le sens de la spécificité des produits et non dans celui de « bonne qualité », la qualité étant toujours relative) qui permettent de définir comme « industriel » un secteur de production médiéval. Cette définition, Philippe Braunstein la partage avec les deux grands historiens et archéologues tchèque et suisse que sont Radomir Pleiner et Paul-Louis Pelet. Tous deux avaient réfléchi, pour l’Antiquité et le Moyen Âge, à la notion d’« industrie extensive », c’est-à-dire sans accroissement de la productivité, la production en quantité et de qualité constante s’opérant par la multiplication des unités de production. À cette industrie extensive il faut opposer l’« industrie intensive » qui accroît la production et la productivité par le perfectionnement technique. C’est le cas des industries de la fin du Moyen Âge, qui profitent de la mise en place d’une mécanisation liée à l’énergie hydraulique et, en particulier, de machines soufflantes et frappantes. L’absence d’investissements substantiels en capital fixe et l’usage de techniques qui augmentent la productivité du travail sont souvent présentés comme les marques distinctives de l’industrie avant la révolution industrielle. Il faudrait cependant discuter du sens à donner à « substantiel », et rapporter le poids de l’investissement au contexte économique dans lequel il s’inscrit. Par exemple, dans le comté de Foix, le capital fixe investi dans les forges hydrauliques, même s’il ne peut pas être chiffré précisément, est lourd rapporté aux indices dont on dispose sur la fortune des notables qui en entreprennent leur construction.

La distinction à opérer entre industrie et artisanat signifie également que le secteur textile n’est pas exclusivement industriel, pas plus que le secteur métallurgique, qui regroupe des ateliers de type artisanal. Revenons sur les qualificatifs que Robert Fossier associe à l’artisanat : « segmenté et modeste ». Modeste, certes, dans la diffusion locale de ses produits, dans le niveau d’investissement. Mais comment comprendre le terme de « segmenté », car l’industrie textile, comme celle du métal, ou d’autres, peut regrouper des ateliers, petites structures souvent familiales, dont la juxtaposition ou la combinaison concourent à la production industrielle, dans le cadre du Verlagssystem, par exemple. Artisanat et industrie correspondent bien à deux niveaux de production, mais les unités qui les composent (les ateliers) et les hommes qui y travaillent participent souvent des deux. Le cas des forgerons béarnais est, à cet égard, tout à fait exemplaire : ils répondent, tout à la fois, à la demande locale et à des commandes des marchands qui organisent le commerce extra-régional de produits à forte valeur ajoutée : lames pour scieur de long et faux . De même, dans le cadre urbain, Philippe Braunstein rappelle utilement qu’un artisan peut travailler soit pour la demande locale, soit pour l’exportation : « Un fabricant de gantelets articulés à Cologne, capitale de l’armement au XIVe siècle, est un spécialiste reconnu et respecté à la fois par l’homme d’affaires rhénan qui écoule ses produits sophistiqués sur le marché de Bruges ou de Londres, et par le grand seigneur qui lui passe commande pour son propre compte. » Sans doute les exemples pyrénéens sont-ils plus modestes, mais ils ont l’intérêt de montrer que ce phénomène, c’est- à-dire la combinaison entre artisanat et industrie, caractérise aussi les campagnes et que l’atelier de l’artisan n’est ni exclusivement ouvert sur le marché local, ni uniquement intégré à l’entreprise urbaine, ni même à l’origine d’un unique courant d’exportation émanant du bourg. C’est sur la diversité du phénomène, sa fluidité, qu’il convient d’insister.

À la définition par la qualité du produit et par le marché, Philippe Braunstein ajoute une dimension humaine. Pour lui, l’industrie se caractérise par « une faculté de l’âme », c’est-à-dire, tout à la fois, l’esprit d’entreprise, le sens de l’organisation et de la gestion, le goût de l’innovation dont disposent certains individus. Il faut s’arrêter un moment sur la place des techniques, et particulièrement sur celle de l’innovation, dans la définition de l’industrie médiévale. Nous reviendrons en détail sur la notion d’innovation et sur son usage pour le Moyen Âge mais, dès à présent, on peut affirmer que les travaux, qui se sont développés depuis une vingtaine d’années, remettent en cause le prétendu immobilisme médiéval des techniques de production. La remarque, émise par Jacques Le Goff en 1964, ne peut plus être acceptée comme telle par les historiens de l’économie médiévale que sont les historiens des techniques. La nouveauté et la création, sous différentes formes, ont caractérisé l’industrie médiévale. L’artisanat n’est pas, non plus, un secteur forcément routinier, car l’ingéniosité (« ingenium ») peut aussi consister en l’amélioration d’un outil ou d’un savoir-faire, d’un geste. Déjà André-Georges Haudricourt nous avait alertés sur la notion de routine artisanale. Le geste technique, même le plus simple et le plus convenu, est l’expression d’une intention et n’est donc jamais une répétition plus ou moins appliquée. Ajoutons qu’interpréter les savoir- faire éprouvés comme de la routine serait ignorer qu’ils sont souvent l’expression d’un équilibre entre la technique et son environnement.

Présentés en 1998, réitérés en 2002, les arguments de Philippe Braunstein sont toujours d’actualité aujourd’hui. Après s’être interrogé sur le fait que l’historiographie traditionnelle reconnaît le « grand commerce » et se refuse à voir l’industrie, alors que ledit « grand commerce » est incompréhensible si les seuls produits à diffuser sont ceux de l’artisanat, Philippe Braunstein affirme : « L’industrie au Moyen Âge serait-elle donc un objet nouveau ? Non, puisqu’elle existait ; encore faut-il que les historiens l’“inventent” et l’appellent par son nom. » En éclaircissant une notion en friche, Philippe Braunstein encourageait l’étude de l’industrie médiévale, sous ses différentes facettes. Cependant, pour l’industrie rurale, restait la délicate question du corpus, tant les riches fonds d’archives sont rares dans ce domaine. Les sources catalanes, en particulier celles conservées aujourd’hui dans le département des Pyrénées-Orientales, permettent de sauter le pas et de commencer l’enquête.

Table des matières

Introduction
1. « Industrie » : un nécessaire état des lieux historiographique
2. Qu’est-ce que l’industrie à la fin du Moyen Âge ?

Partie I : Questions de méthode

Chapitre 1. Le Vallespir et ses industries : un territoire pour l’historien
Pouvoir « écouter les morts avec les yeux »
Petites villes, bourgs et industrie
Industrie rurale et « crise catalane »

Chapitre 2. La main des notaires et la micro-histoire
Le notaire n’est-il qu’une main ?
De la parole à l’écrit
Arles et la combinaison des focales


Partie II. Les industries d’Arles

Chapitre 3. Les mots du notaire et l’industrie
Tisserands, pareurs et teinturiers
Cordonniers et corroyeurs
Fusters
Forgerons catalans et forgeurs étrangers

Chapitre 4. Les silences du notaire et la pluriactivité
Pluriactivité et complément de revenu
Pluriactivité et entreprise

Chapitre 5. Le district industriel du Vallespir
Bourgs et complémentarité fonctionnelle
Circulation des capitaux et financement de l’industrie
En quoi le Vallespir est-il un district ?

Partie III. L’innovation technique en Catalogne

Chapitre 6. L’innovation, le roi et les notables
Le haut Vallespir et l’innovation
Territoire technique et modèle ariégeois

Chapitre 7. La forge et la question des origines
L’hypothèse de Bertrand Gille
L’origine catalane : une hypothèse fragile
Léca et la soufflerie hydraulique

Partie IV. Les marchés des fers

Chapitre 8. Les fers et les aciers des actes notariés
Le fer par écrit
Quelle désignation pour les fers du comté de Roussillon ?

Chapitre 9. Prix des fers et valeur des hommes
Le « prix de Pere Noelli » et le marché des experts
Le marché de redistribution et la valeur des hommes
Payer avec du fer : le marché des étrangers

Partie V. Migrer pour rembourser sa dette

Chapitre 10. Basques, Ariégeois et Languedociens
Des Basques dans le Vallespir
D’une montagne à l’autre
Ariégeois et Languedociens : les autres migrants de la forge

Chapitre 11. Travailler dans la forge
Gérer la forge
Une entreprise instable
Les stratégies des pauvres

Partie VI. La mine d’argent et l’élaboration des savoirs

Chapitre 12. La mine des Comelles
1425 : la reprise de l’extraction argentifère
De la mine des Comelles au mener real

Chapitre 13. Compétences et savoirs
La mine des Comelles et la loi d’Alphonse le Magnanime
Les essais et l’expertise à Montbolo
La fusina, les hommes d’Arles et le savoir technique
L’apothicaire d’Arles et la métallurgie

Conclusion
Notes
Sources et bibliographie
Index
Table des illustrations


Voir également : le temps des moulines http://journals.openedition.org/medievales/1033

Au four et au moulin : innovation et conjoncture [article] Actes du VIe Congrès international d’Archéologie Médiévale (1-5 Octobre 1996, Dijon – Mont Beuvray – Chenôve – Le Creusot – Montbard) Paul Benoit

Actes des congrès de la Société d’Archéologie Médiévale Année 1998 6 pp. 293-301

Fait partie d’un numéro thématique : L’innovation technique au Moyen Âge

Listing ID: 3715a037869d6065

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